Destino

Destino

Destino

1946 / 2001-2003
7 minutes

Synopsis

Dans un paysage désertique, une femme et un homme, qui semble être l'incarnation de Chronos, sont irrémédiablement attirés l'un vers l'autre.

Mais diverses forces, dont le Temps lui-même, semblent bien décider à se dresser sur leur chemin...

Fiche technique

Nom original
Destino
Origine
Année de production
1946 / 2001-2003
Production
Durée
7 minutes
Réalisation
Producteur associé
Supervision
Donald W. Ernst (histoire)
Story-boards
Production délégué
Conception graphique
Direction des décors
Chef coloriste

Diffusions

1ère diff. streaming
7 avril 2020 (Disney+)

Éditions

Sortie en Blu-Ray Disc
1 décembre 2010 (Walt Disney - en bonus de Fantasia 2000)

Commentaires

Walt Disney et Salvador Dalí. Deux des artistes les plus influents du 20ème siècle, l'un en ayant été l'un des fers de lance de l'animation et l'autre s'étant imposé comme une véritable incarnation du courant du surréalisme notamment par l'intermédiaire de ses peintures. Entre ses deux géants, une amitié solide démarra à la fin de l'année 1945 lors d'un dîner hollywoodien organisé par Jack Warner. Dalí racontât dans ses écrits avoir croisé Disney dans les années 1930 mais la rencontre y fut à l'évidence brève. Walt de son côté avait auparavant envoyé une copie d'un des livres de Dalí pour que ce dernier la lui dédicace. Les deux hommes se vouaient ainsi une admiration mutuelle, Dalí ayant bien compris que Disney était très féru de surréalisme, ce qui transparaissait dans plusieurs de ses productions (notamment les plus expérimentales comme les Silly Symphonies ou Fantasia, on peut aussi mentionner l'extraordinaire séquence des éléphants roses dans Dumbo). Au cours de ce dîner, les deux hommes sympathisèrent très vite pour de bon et envisagèrent dès lors une collaboration.

L'idée était alors de créer un court-métrage d'animation, mis en scène avec les idées de Dalí et produit par Disney. Pour ce faire, une chanson devait servir de base d'inspiration : Destino, composée par Armando Domínguez. Disney avait déjà prévu d'utiliser cette chanson pour le film avorté Cuban Carnival (aussi appelé Carnival Surprise Package), qui devait conclure la trilogie qui aurait alors été formée par Saludos Amigos et Les Trois Caballeros. La chanteuse Dora Luz, qui avait justement participé aux Trois Caballeros, l'avait enregistré, sur une adaptation en anglais par Ray Gilbert, avant que le projet ne tombe à l'eau. En ressortant cette chanson du placard, Disney espérait alors réaliser une séquence musicale dans la lignée de ce qui avait pu être fait pour Fantasia, qui pourrait donc potentiellement être intégrée au sein d'un film-compilation, genre que le studio exploitait alors beaucoup par soucis d'économie (La Boîte à Musique terminait sa production à l'époque).
Dalí était très enthousiaste, ayant toujours été attiré par le cinéma, domaine dans lequel il avait déjà collaboré avec des cinéastes comme Luis Buñuel (sur le court-métrage Un Chien Andalou en 1929 et le long-métrage L'Âge d'or l'année suivante) et Alfred Hitchock (qui le mit à contribution sur la séquence du rêve dans La Maison du Docteur Edwardes en 1945). Il démarrera son travail en début d'année 1946, couchant vite sur le papier des tonnes d'idées visuelles. Pour l'aider à leur donner un semblant de cohérence et les transformer en storyboard, Disney lui adjoignit John Hench, fidèle du studio (Robert Cormack fut également mis à contribution dans une moindre mesure). Hench ne tarda pas à se fondre dans le style du peintre espagnol, au point que les deux n'arrivaient pas toujours à savoir après coup qui avait fait tel ou tel dessin ! Un test d'animation de 17 secondes finit même par être produit, mettant en scène des visages humains, représentant Salvador Dalí et son épouse Gala, portés par des tortues.

La collaboration s'étala ainsi sur plusieurs mois jusqu'à son interruption. Aucune explication officielle n'aura jamais été vraiment donnée mais il est probable que les difficultés financières du studio (ébranlé par les événements de la Seconde Guerre Mondiale) soit la principale raison. Il faut dire que Dalí coûtait cher, notamment parce qu'en plus d'avoir des exigences assez extravagantes, il changeait régulièrement d'avis sur sa vision du court-métrage (un mélange avec des prises de vues réelles mettant en scène Dalí lui-même sera même un temps évoqué), ce qui devait être source de crispations pour Disney qui, de plus, étant habitué à imposer sa patte sur ses productions, devait peu apprécier de voir la personnalité du peintre prendre toute la place. Quoi qu'il en soit, Destino rejoignit la liste des productions avortées de Disney et les dessins réalisés atterrirent à "la morgue", soit le lieu où était stockées les archives du studio.
Notons que Salvador et Walt ne gardèrent aucune rancune de cette histoire et restèrent amis par la suite, passant des vacances ensembles et évoquant même d'autres projets comme une adaptation de Don Quichotte.

Durant les années qui suivirent, Destino devint donc une sorte de mythe, aussi bien auprès des professionnels que du grand public. Au point de susciter des convoitises car une portion conséquente des dessins de Dalí et Hench fut dérobée et revendue sous le manteau jusqu'à ce que l'entreprise Disney ne le découvre et s'efforce de récupérer ces éléments volés (certains, comme les celluloïds du test d'animation, ne furent jamais retrouvés). Au crépuscule du 20ème siècle, le projet sera même directement évoqué dans un des intermèdes de Fantasia 2000.
C'est à la même époque que Roy Edward Disney, neveu de Walt, voulût ressortir l'idée du placard. La société y avait par ailleurs tout intérêt car le contrat signé à l'époque par Dalí stipulait que ses dessins créés pour l'occasion ne pourraient devenir la propriété de Disney que si le court-métrage était achevé ! Il semble par ailleurs qu'il fut envisagé d'inclure Destino au sein d'un éventuelle suite à Fantasia 2000 qui ne vit jamais le jour (Fantasia 2006).

C'est ainsi que plus de 50 ans après l'idée originale, le projet repartit en production. Désireux de confier la tâche à un équipe européenne, Disney se tourna vers son studio français situé à Montreuil, près de Paris, qui avait déjà œuvré sur plusieurs projets pour la télévision mais aussi sur des long-métrages comme Dingo et Max ou Le Bossu de Notre-Dame. La réalisation fut confiée à Dominique Monféry, qui n'hésitera pas à reproduire lui-même plusieurs dessins de Dalí afin de mieux pouvoir le comprendre.
La difficulté principale pour l'équipe fut de remettre en ordre les dessins produits à l'époque, afin de mieux comprendre les intentions prévues. Tâche loin d'être aisée, car certains éléments étaient manquants et les feuilles de storyboard n'étaient pas numérotées (contrairement à l'usage). Heureusement, John Hench, toujours vivant à l'époque, put servir de consultant. Le journal minutieusement tenu à l'époque par Gala Dalí fut également d'une aide précieuse. Dominique Monféry et son équipe furent bien obligés d'essayer de se faire leur propre compréhension de l'histoire mais s'efforcèrent malgré tout de rester suffisamment vague dans leur réalisation afin de laisser les spectateurs avoir leur propre interprétation, ce à quoi tenait Dalí, qui aurait même déclaré que "si on comprenait le film, c'est qu'on avait raté le film" !

Pour pouvoir rendre au mieux sur l'écran la vision de Dalí notamment en termes de perspective, l'équipe combinat les images de synthèse avec l'animation traditionnelle. Pour cette dernière, tranchant avec la fluidité habituelle, des fondus enchaînés vinrent régulièrement servir de transition dans les mouvements des personnages, procédé d'abord conçu comme une solution économique mais qui s'avéra représenter parfaitement l'idée selon laquelle les deux héros sont la proie du Temps, en plus de donner au film un cachet particulier. Afin de reproduire au mieux le style pictural de Dalí, une attention particulière fut portée sur le rendu de la lumière. Par ailleurs, les 17 secondes d'animation produites à l'époque furent bien intégrées au montage final.
Concernant la bande-son, il fut d'abord envisagé de la réenregistrer pour plus de modernité mais finalement, l'authenticité fut privilégiée et la version de Dora Luz purement et simplement simplement restaurée (accompagnée par de courtes compositions de Michael Starobin faisant office de génériques). Pour justifier l'utilisation de cet enregistrement malgré tout très daté, un bruitage de lancement de tourne-disque fut ajouté en introduction.

Après deux années de travail, John Hench put voir le résultat final quelques temps avant sa mort et déclara être ravi du résultat, estimant que l'équipe avait très bien réussi le tour de force de restituer l'esprit du projet. Tout juste releva-t-il une erreur de compréhension concernant les cyclistes qui auraient dû être coiffés de pierres et non de baguettes de pain, mais il reconnut en même temps que Dalí n'aurait sans doute pas rejeté cette fantaisie !

À partir de juin 2003, Destino fut diffusé dans plusieurs festivals, notamment en France à Annecy, où il sera très remarqué et récompensé, manquant de même peu l'Oscar du court-métrage d'animation ! Il fit ensuite une belle carrière dans plusieurs expositions (citons ainsi en France, entre 2006 et 2007, Il était une fois Walt Disney : aux sources de l'art des studios Disney). Il semble par ailleurs qu'il ait été montré de façon limitée lors de projections à l'international des films Carnival Girls ou Les Triplettes de Belleville.
Sa mise à disposition auprès d'un plus large public s'avéra toutefois plus complexe. Plusieurs sorties en DVD furent ainsi annoncées puis annulées et il fallut attendre la fin de l'année 2010 avec la ressortie de Fantasia 2000 en Blu-ray pour qu'il y soit proposé en bonus, couplé avec le documentaire Salvador Dali et Walt Disney : Un rendez-vous avec le destin qui revient longuement sur tout l'histoire de ce projet fou. Un peu plus tard, un DVD incluant le court-métrage et ledit documentaire (avec des sous-titres en langues étrangères dont le français) fut un temps proposé à la vente au Théâtre-Musée Dalí en Espagne ainsi que sur la boutique en ligne du site salvador-dali.org mais cette édition limitée n'a jamais été exploitée à l'international. La plateforme Disney+ diffusât également le court-métrage mais, côté français tout du moins, il en a été curieusement retiré en septembre 2022.

A noter pour la petite histoire l'existence d'une courte histoire en bande dessinée italienne, Le Voyage surréaliste (ou Topolino e il surreale viaggio nel destino en italien), scénarisée par Roberto Gagnor et illustrée par Giorgio Cavazzano et qui revient sur la création de Destino de façon très romancée et fantaisiste puisque Mickey, Donald et Dingo y interragissent avec Disney et Dalí ! Elle est parue en 2010 en Italie dans le magazine Topolino et sera traduite en français 8 ans plus tard dans le numéro 367 de Mickey Parade Géant dédié aux 90 ans de la célèbre souris.

Destino fait partie de ces œuvres d'art dont on peut dire que l'histoire autour de leur création est au moins aussi fascinante que l'œuvre elle-même. Le court-métrage n'en reste pas moins une formidable proposition artistique, transpirant la patte de de Salvador Dalí par tous les pores, quitte même à faire s'émanciper largement de celle de Walt Disney, dont on ne saura jamais ce qu'il aurait pu en penser véritablement s'il avait pu la voir terminée.

Crédits

Auteur : Chernabog

Sources

Bonus du Blu-ray de Fantasia 2000
salvador-dali.org
Chroniques Disney
Catalogue de l'exposition Il était une fois Walt Disney

Destino © / Walt Disney