Fiche technique
| Nom original | Coma |
| Origine | France |
| Année de production | 2022 |
| Production | Les Films du Bélier, My New Picture, Remembers |
| Durée | 77 min |
| Auteur | Bertrand Bonello |
| Réalisation | Bertrand Bonello |
| Production | Justin Taurand, Bertrand Bonello |
| Producteur associé | Félix De Givry, Ugo Bienvenu |
| Scénarii | Bertrand Bonello |
| Animation | Maxime Jouniot (3D), Malo Doucet, Vincent Pistien, May Taraud, Camille Van Delft (2D) |
| Direction de l'animation | Simon Cadilhac (3D), Josselin Facon (2D) |
| Décors | Gaston Portejoie (chambre adolescente), Daphné Yvon (maison de poupées), Louise Sey (décors 2D) |
| Montage | Gabrielle Stemmer |
| Direction photographie | Antoine Parouty |
| Costumes | Pauline Jacquard |
| Maquillage | Raphaële Thiercelin |
| Musiques | Bertrand Bonello |
Diffusions
| Arrivée en France (cinéma) | 16 novembre 2022 |
Synopsis
Un couvre-feu a été instauré. Dans sa chambre, une jeune fille occupe son temps, entre les réunions Zoom avec ses amies, des sitcoms imaginées avec ses poupées Barbie et le visionnage des vidéos de Patricia Coma, une mystérieuse créatrice de contenus. L’anxiété finit par saisir l’adolescente, le rêve et la réalité se confondent… pourquoi se retrouve-t-elle soudainement dans une forêt étrange à plusieurs reprises ? Ses faits et gestes sont-ils surveillés ? Qui est vraiment Patricia Coma ?
Commentaires
Au cours de l’année 2020, la pandémie de Covid-19 met un coup d’arrêt à l’industrie cinématographique. Si le secteur de l’animation parvient à maintenir certaines de ses productions en télétravail, celui de la prise de vues directes souffre davantage de cette mise en pause. En réponse à cette situation inédite, la fondation Prada lance une commande intitulée "Comment faire un film sans tourner ?" ; parmi les lauréats se trouve le cinéaste Bertrand Bonello, qui livre un court-métrage intitulé Où en êtes-vous ? (Numéro 2). Le film se présente sous la forme d’un montage de quinze minutes d’images tirées de son film Nocturama (2016), accompagnées de sous-titres (non lus) avec lesquels le réalisateur s’adresse à sa fille Anna. Cette « lettre ouverte » va servir d’impulsion à Bonello pour concevoir tout un long-métrage en autoproduction avec l’idée de délivrer un film libre et spontané dans un contexte de privation de liberté. Où en êtes-vous ? (Numéro 2) constituera ainsi – sous une forme remaniée – le prologue et l’épilogue de Coma qui va reposer sur toute une variété de dispositifs réduits mais néanmoins accessibles au réalisateur : images d’archives, interfaces de visio-conférence et de chaîne Youtube, caméra DV en vue subjective, animation 2D et 3D… autant de registres d’images qui sont traités comme autant d’univers à part, chacun doté de sa logique propre, et qui par juxtaposition et contamination vont façonner le monde intérieur d’une jeune fille. Le scénario est écrit rapidement, l’essentiel passant par des associations d’idées, des jeux de correspondances et de contrastes qui prendront surtout forme au moment du montage.
Doté d’un budget de 250.000 euros, le film est tourné en une douzaine de jours durant le mois d’avril 2021, principalement dans l’appartement de Bonello qui servira pour la chambre de l’adolescente. Les séquences dans la forêt sont tournées en nuit américaine à Fontainebleau avec une mini-DV. Pour les voix des poupées Barbie qui interviennent dans le récit, des acteurs célèbres invités par le cinéaste enregistrent l’ensemble de leurs répliques en une matinée : on y retrouve Laetitia Casta, Gaspard Ulliel – dont ce sera le dernier rôle avant son accident tragique –, Anaïs Demoustier, Louis Garrel et Vincent Lacoste. Trois mois seront nécessaires pour concevoir les séquences animées qui, malgré un rendu faisant penser à de la stop motion, seront en fait intégralement modélisées en 3D. Musicien de formation, Bonello compose la bande-son, comme pour le reste de sa filmographie.
Coma est achevé fin 2021. Révélé à la presse le 2 février 2022, le film entame sa carrière en festivals, entre Berlin, Istanbul et New York, avant de connaître une discrète sortie en salles le 16 novembre. Les critiques acclameront l’inventivité du film et sa capacité à s’emparer de fortes contraintes formelles pour en tirer une œuvre saisissant le foisonnement et les contradictions d’une époque.
Véritable autopsie d’une jeunesse angoissée, Coma constitue un manifeste hybride qui délaisse les règles conventionnelles de la narration cinématographique au profit d’une approche plus sensorielle où le réel est redéfini, refaçonné par le numérique. Parmi les images d’archives inclues au montage du film se trouve d’ailleurs un extrait d’une conférence de Gilles Deleuze à la Fémis en 1987, dans laquelle le philosophe appelle à « se méfier du rêve de l’autre, parce que si vous êtes pris dans le rêve de l’autre, vous êtes foutu » ; Bonello va totalement à l’encontre de cette citation en embrassant les rêves et les tourments d’une jeune fille – incarnée par Louise Labèque, actrice révélée dans Zombi Child (2019), le précédent film du réalisateur. Le sens profond est mis de côté pour laisser place à l’émotion brute à partir de motifs identifiables que Bonello va allègrement détourner entre confusion, humour et horreur.
Au centre de ce chaos organisé se trouve Patricia Coma (jouée par Julia Faure), à la tête d’une chaîne Youtube censée « aider à mieux vivre » et dont les vidéos nimbées d’un mysticisme fumeux s’éparpillent entre bulletin météo apocalyptique, cours d’allemand délivré en pleine FAQ, considérations philosophiques, analyses musicales ou test d’un mixeur de légumes… le tout délivré dans le plus grand sérieux, avec une voix veloutée et une assurance qui vont se fissurer au fil du récit, sans que l’on ne sache jamais si le personnage existe réellement ou si elle ne serait que le reflet des angoisses de la jeune fille.
L’animation s’ajoute à ce flux de références hétérogènes avec des séquences rotoscopées en 2D qui achèvent de rendre artificielle la réalité… mais l’essentiel du parasitage des images animées est assuré par les séquences mettant en scène des poupées Barbie se débattant dans une sitcom absurde, où les dialogues mêlent des répliques sirupeuses de soap opéras avec des propos de serial killers ou les tweets de Donald Trump, le tout avec des rires préenregistrés placés de façon aléatoire, dans un délire digne de David Lynch. Le mashup qui en résulte devient le reflet d’une époque hyper-connectée, où les références sont rapidement assimilées, captées et recomposées par une jeunesse névrosée qui à la fois s’y perd et s’efforce d’y trouver un sens.
La liberté, le libre-arbitre, la capacité de faire des choix dans un contexte d’hyper-connexion où tout est disponible en un clic deviennent les thèmes centraux du film qui passe par la confusion qu’induit le télescopage des images mais aussi de façon plus incongrue par le « Révélateur », un jouet électronique de type Simon vanté par Patricia Coma. Éloigné du jeu de mémoire basé sur une séquence de couleurs à reproduire, l’objet dépeint dans le film force son utilisateur à ne jamais se tromper et finit à terme par le plonger en état d’hypnose. Cela se traduit chez la jeune fille par des arrivées récurrentes dans une forêt oppressante (appelée la « Free Zone ») baignée d’une pénombre irréelle entre le jour et la nuit ; tournées en vue subjective, ces séquences à l’atmosphère horrifique font se croiser les vivants et les morts dans un espace marginal présenté comme un lieu à s’approprier. Se perdre pour mieux se retrouver devient l’idée conductrice d’un récit qui multiplie les cadres et les points de vue, entre vidéos Youtube, interface de visio-conférence entre adolescentes (elles-mêmes observées par Patricia Coma depuis une salle de cinéma) et caméras de surveillance (sous le regard de deux mystérieux gardiens chargés de vérifier que la jeune fille ne sorte pas de la norme).
Animation et images vidéo, angoisse et humour grinçant marchent main dans la main dans Coma qui met en place sa structure singulière pour mieux la mettre à mal : dégénérescence de la sitcom entre poupées Barbie allant jusqu’à l’inceste, affaiblissement de l’assurance de Patricia Coma, disparition brutale d’une des amies de la jeune fille, angoisse d’une surveillance généralisée par la captation des datas, sentiment de dépossession du réel menant à des fantasmes d’automutilation… le récit évolue ainsi, par détours imprévisibles, maintenant le spectateur dans un état d’incertitude émotionnel. Malgré son ton pessimiste confinant au nihilisme, le film s’achève sur une note d’espoir avec un Bertrand Bonello s’adressant directement à la jeunesse, plaçant de grands espoirs dans sa capacité à faire de cette période trouble que sont les années 2020 le nouveau point de départ d’un monde dans lequel elle saura trouver sa place.
Doublage
Voix françaises :
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